Exposition à la souffrance d’autrui : comprendre les risques et les facteurs de protection
Être exposé à la souffrance d’autrui dans le cadre du travail peut entraîner des effets psychiques durables, souvent invisibles.
Ces mécanismes, encore peu identifiés dans les organisations, peuvent pourtant impacter la qualité du travail, la prise de décision et le fonctionnement des équipes.
Quelles sont les différentes formes d’impact psychique de l’exposition à la souffrance d’autrui ?
Il existe 3 formes d’impact psychique :
- La fatigue de compassion (Figley, 1995) correspond à une usure émotionnelle liée à l’exposition répétée à la souffrance.
- Le traumatisme secondaire (Rosenheck & Nathan, 1985 ; Stamm), initialement utilisé pour décrire les réactions des proches des victimes, il désigne des réactions proches du stress post-traumatique consécutives à une exposition indirecte,
- le traumatisme vicariant (Pearlman & Saakvitne, 1995) implique une transformation plus profonde et durable des repères internes.
Le burn out : un mécanisme distinct
Le burn-out (Freudenberger, 1974 ; Maslach, 1978) renvoie à un épuisement professionnel non spécifique au travail auprès des personnes en souffrance. Le syndrome d’épuisement professionnel est lié principalement à des facteurs organisationnels : surcharge de travail, manque de ressources, conflits de rôle.
S’il peut coexister avec les effets liés à l’exposition à la souffrance, il ne repose pas sur les mêmes mécanismes. Confondre ces notions conduit fréquemment à réduire des phénomènes complexes à une simple problématique organisationnelle, au risque de proposer des réponses inadaptées.
Quels professionnels sont concernés ?
Les effets de l’exposition à la souffrance d’autrui concernent les professionnels dont l’activité implique une exposition à des récits difficiles et/ou un engagement empathique soutenu : soignants, travailleurs sociaux, acteurs de la justice (magistrats, avocats), de la sécurité et du secours, ainsi que les interprètes.
En entreprise, les managers et les professionnels des ressources humaines sont également concernés, du fait de leur exposition répétée à la souffrance des équipes (conflits, détresse, situations critiques) et de leur responsabilité dans l’accompagnement et la régulation de ces situations.
Dans ces contextes, l’impact ne tient pas uniquement à la nature des situations rencontrées, mais à leur répétition et à l’engagement émotionnel qu’elles mobilisent.
Un enjeu aussi pour les organisations
Lorsque l’exposition à la souffrance d’autrui n’est pas reconnue, ses effets dépassent l’individu et impactent directement le fonctionnement des équipes et, à terme, la qualité du travail produit.
Elle peut entraîner :
- une altération du discernement et des décisions,
- une dégradation de la qualité du management et des relation,
- une difficulté à gérer les situations sensibles ou critiques,
- un désengagement et une usure des professionnels,
- des tensions, conflits et dysfonctionnements collectifs,
- une perte de repères et de sens dans le travail.
Ces effets sont rarement identifiés comme tels. Ils sont le plus souvent interprétés comme des difficultés individuelles ou organisationnelles, ce qui conduit à des réponses inadaptées.
Quels sont les signes d’alerte ?
La fatigue de compassion se manifeste par :
- Un engourdissement émotionnel,
- Une diminution de l’espoir,
- Une difficulté à ressentir du plaisir,
- Une diminution des capacités d’immersion dans le monde de l’autre, des capacités d’empathie,
- Une dépersonnalisation des « cas »,
- Un blâme excessif de soi, des autres (institution, équipe, patients),
- L’Isolement
Le traumatisme vicariant, quant à lui, se manifeste par :
Une altération des croyances fondamentales (sécurité, confiance, justice),
Une vision du monde plus menaçante ou injuste,
Une perte de confiance dans autrui ou les institutions,
Une hypervigilance dans les interactions,
Des ruminations centrées sur les situations rencontrées,
Un sentiment d’impuissance ou d’injustice,
Une perte de sens et désillusion professionnelle
Une remise en question de l’engagement professionnel.
Des signes d’alerte souvent passés inaperçus
Dans la pratique, ces effets sont rarement identifiés immédiatement.
Ils sont souvent interprétés comme un manque d’implication, une difficulté individuelle, ou un problème organisationnel isolé, alors qu’ils relèvent en réalité d’une exposition répétée à la souffrance.
Prévention et protection : des leviers essentiels
La prévention repose sur plusieurs leviers complémentaires, au premier rang desquels la reconnaissance de ces mécanismes constitue un levier essentiel.
Des espaces de supervision et d’analyse des pratiques
Ils permettent de mettre en mots les situations rencontrées et de soutenir les processus d’élaboration. Une sensibilisation au psychotraumatisme constitue également un facteur protecteur, en permettant de mieux comprendre les mécanismes en jeu.
Un cadre institutionnel soutenant
La reconnaissance des effets de l’exposition à des situations humaines éprouvantes, l’existence d’un cadre contenant et l’appui sur le collectif de travail constituent des éléments centraux de prévention.
Des ajustements concrets au quotidien
Au quotidien, des ajustements concrets peuvent être mis en place : limitation de la charge émotionnelle, respect des temps de récupération, travail en équipe, partage des responsabilités.
Repérage précoce : des outils d’auto-évaluation
Des outils d’auto-évaluation peuvent également être mobilisés pour repérer précocement ces effets :
- Le ProQOL (Professional Quality of Life Scale), largement utilisé en recherche, est un questionnaire d’auto-évaluation qui mesure la satisfaction liée à la compassion, l’épuisement professionnel et la fatigue de compassion,
- le Test d’Usure ce Compassion (TUC) permet d’identifier les signes de fatigue de compassion.
- Le Maslach Burnout Inventory (MBI) permet d’évaluer l’épuisement professionnel, qui relève de logiques différentes de celles liées à l’exposition à la souffrance.
Ces outils ne remplacent pas une analyse clinique, mais peuvent contribuer à objectiver certaines manifestations et à orienter les ajustements nécessaires.
Conclusion
Être exposé à la souffrance d’autrui constitue un engagement professionnel exigeant. Cet engagement ne peut être soutenu durablement sans des conditions de travail adaptées, des espaces d’élaboration et une reconnaissance des effets psychiques de cette exposition.
Cette prise en compte conditionne la qualité du travail, la fiabilité des décisions et la stabilité des équipes.
